Gestion de la diversité culturelle
La sauvegarde de la diversité culturelle est devenue un
enjeu mondial ; elle a, semble-t-il, obtenu cette reconnaissance
de la part de plusieurs gouvernements en relation avec la libéralisation
à grande échelle des échanges économiques
et commerciaux, en particulier le lancement du Millenium Round de
lOMC à Seattle, à la fin de 1999. Dans ce contexte,
elle a pris le relais de la notion d exception culturelle
qui comportait un caractère trop réducteur
et protectionniste .
Mais ce nest pas là le seul aspect de la question,
la diversité culturelle sentend aussi en termes de
dialogue interculturel , cest-à-dire les
relations et la coexistence, au sein dun même pays,
dindividus et de groupes sociaux ne partageant pas la même
culture. Les récents événements de Bosnie,
du Kosovo et du Timor oriental pour ne citer que les exemples
les plus frappants démontrent que cet aspect de la
sauvegarde de la diversité culturelle est aussi un enjeu
majeur non seulement de la mondialisation, mais surtout de la paix
et de la stabilité dans le monde.
Car, le monde change. Si, autrefois, le principe était celui
dune relative homogénéité culturelle
au niveau national, aujourdhui cest la diversité
qui est devenue la règle. Et les gouvernements sont dès
lors confrontés à deux défis : dune part,
celui de gérer cette diversité pour assurer la coexistence
pacifique du plus grand nombre et, dautre part, celui de sauvegarder
et promouvoir cette diversité, cest-à-dire de
la ramener des marges de la société vers le centre.
Mais, en létat de la situation, il nexiste pas
de solution universelle et chaque pays sefforce
de trouver un modus vivendi qui corresponde à ses traditions
et à ses structures socio-politiques. On peut néanmoins,
distinguer deux types de situations différentes : la première
où la diversité est dorigine historique et liée
à la formation de lÉtat, et, la seconde où
la diversité est générée par les flux
migratoires récents. Il est clair que ces deux types de situations,
loin de sexclure lun lautre, se conjuguent ensemble.
Cependant, par commodité, nous les traitons de manière
séparée.
Dans le premier cas, on peut constater que la voie fédérale
1 au sens large) donne de bons
résultats. Les solutions allant de la décentralisation
à lautonomie régionale en passant par le fédéralisme
au sens classique ont permis, dans les meilleurs cas, dassurer
une coexistence harmonieuse des différentes identités
culturelles, ou bien , dans des situations plus critiques, de désamorcer
une crise, déviter le recours à la violence
et léclatement complet de lÉtat, de rétablir
une première base de dialogue politique et culturel.
En simplifiant quelque peu, il est possible de dire que la voie
fédérale vise à lier la culture
lidentité culturelle en particulier à
une parcelle du territoire national en lui reconnaissant un statut
juridique et politique particulier.2
Évidemment, plus les différentes cultures/identités
locales sont bien délimitées géographiquement,
plus le découpage administratif est aisé. À
cet égard, les Accords de Dayton et la cantonalisation
de la Bosnie-Herzégovine qui en découle sont
une illustration typique de cette approche démontrant tout
à la fois les possibilités et les limites de la formule.
Mais il faut sempresser de remarquer quune telle méthode
est très eurocentrique. À titre dexemple, au
Liban (avant la guerre civile) les chrétiens ne voulaient
pas entendre parler de cantonalisme , mais considéraient
quils devaient se mélanger au reste de la population
et représenter, selon leur propre expression, le levain
dans la pâte ! Dans le même sens, le cas des
États-Unis est très frappant puisquil sagit
dune nation occidentale pratiquant un fédéralisme
très développé mais qui, en matière
culturelle, a choisi la formule du melting pot.
Si la cantonalisation offre une bonne souplesse permettant
de désamorcer des situations de crises graves et rétablir
un niveau minimal de coexistence pacifique, elle est en revanche
moins directement adaptée à la gestion de la diversité
culturelle résultant de limmigration récente.3
Il importe en effet de rappeler que, daprès les prévisions,
les flux migratoires (spécialement du Sud vers le Nord) devraient
non seulement se maintenir mais saccroître. On estime
ainsi quen 2025, 25% à 50% de la population des pays
développés sera composée dimmigrés,
cette proportion étant encore plus élevée dans
les grands centres urbains. Or force est de relever que, pour le
moment, il nexiste aucune solution éprouvée
de longue date pour répondre à un tel développement.
Dans de telles circonstances, où léquation
une culture/une parcelle de territoire nest plus la règle,
la question qui se pose est double : premièrement, comment
assurer le respect et lacceptation des différences
réciproques entre les individus et, deuxièmement,
comment promouvoir la compréhension mutuelle, autrement dit
le dialogue et la recherche des valeurs communes. Les premières
études sur cette question indiquent que ce sont les relations
quotidiennes entre les personnes qui jouent un rôle déterminant
en tant que source de conflits. Elles démontrent quil
y a, dans ce domaine, un réel besoin d accompagnement
du dialogue interculturel, cest-à-dire daider
à la résolution des problèmes concrets apparaissant
dans les rencontres au quotidien. Ce travail daccompagnement
doit viser, dans un premier temps, les formateurs, à savoir
des personnes telles que les enseignants ou les animateurs sociaux.
Le quartier urbain semble être, en outre, le lieu par excellence
où cette approche peut être mise en pratique.
Dans cette perspective, le but fondamental du dialogue interculturel
est de rendre visibles dans la rencontre les différences
et les similitudes entre les cultures et de contribuer ainsi à
la compréhension mutuelle qui est une condition indispensable
de la coexistence pacifique. En dautres termes, le dialogue
entre les cultures cherche à promouvoir léchange
et le débat entre les individus et les communautés
sur la base de valeurs partagées. Ces trois notions de
dialogue , de compréhension mutuelle
et de valeurs partagées devraient constituer,
à lâge de la mondialisation, la base de toute
politique culturelle. Cest seulement en se fondant sur ces
trois notions que lon peut envisager de parler, selon la terminologie
adoptée par lUNESCO lors de la Conférence de
Stockholm, de cadre culturel pluriel , de nation
comme communauté plurielle et de coopération
entre gouvernement et société civile .
Bernard Wicht
Office fédéral de la culture
(SUISSE)
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